iac-tokyo.org
Image default
Japon

Au Japon, l’amour des fleurs au fil des saisons


Temple Ninna-ji, à Kyoto en mars 2021. M.P-Traversaz, CC BY-NC-ND

Si le Japon évoque une image de modernité effervescente, les Japonais ont toutefois su conserver un lien affectif profond avec la nature. Cet attachement, révélé par la culture animiste shintō, s’est affirmé au fil des siècles. En témoignent aujourd’hui des centaines de festivals, dont les plus fameux honorent les cerisiers (Sakura, Prunus × yedoensis ‘Somei Yoshino’).

Au pays du chrysanthème, les fleurs portent des symboles forts et ornent les objets décoratifs, attestant d’une influence certaine de la botanique sur la culture artistique nippone.

Ces représentations sont autant de témoins de l’affection portée par les Japonais pour le végétal et le cycle des saisons.

Le printemps et ses fleurs de prunier

S’il paraît délicat de déterminer par quelle floraison débute l’année, celle des pruniers (Ume, Prunus mume) et des pêchers (Momo, Prunus persica) annoncent indéniablement l’arrivée du printemps.

Les témoignages d’amour pour ces fleurs précoces ne manquent pas et les recueils de poésie de la période Heian (794-1195) en attestent. Le Man’yōshū ou « Recueil de dix mille feuilles » et le Kokin wakashū ou « Recueil de poèmes de jadis » réunissent des poèmes waka (en trente et une syllabes) honorant les fleurs et les saisons.

L’un de ces poèmes célèbres, que l’on doit à Sugawara no Michizane, décrit une scène délicate faisant l’éloge des fleurs de prunier :

Mes chères fleurs de prunier sans maître,
quand le vent d’Est soufflera,
répandez votre parfum ;
n’oubliez pas le printemps.

À gauche, Fleur de prunier et pleine lune (1900-1936) par Ohara Koson (1877-1945), original du Rijksmuseum. À droite, Zosterops du Japon sur une branche de prunier dans les jardins Ueno à Tokyo en février 2021.
Rijksmuseum/M.P-Traversaz/montage M.P-Traversaz, CC BY-NC-ND

Au Japon, la floraison des pruniers est également associée à la venue d’un petit passereau, le mejiro (Zosterops japonicus) qui marque de sa visite la fin de l’hiver.

Triade de bon augure

Les oiseaux, fleurs et saisons sont omniprésents dans les arts japonais, et les peintres se sont consacrés, dès le Xe siècle, à plusieurs courants dédiés dont le shiki-e ou « peinture des saisons » et le kachō-e, « peinture de fleurs et d’oiseaux ».

Motifs de Shochikubai (pins, bambous et pruniers) décorant un kimono de mariage Uchikake, période Edo (1615-1868).
Metropolitan Museum of Art

Les branches d’arbres en fleurs sont assurément le sujet de prédilection du kachō-e avec des représentations symbolisant de bons présages, les kicchō. L’un des plus populaires, nommé Shochikubai, mêle branches de pin, feuillages de bambou et fleurs de prunier.

Une triade observée fréquemment sur les kimonos où elle témoigne de la force de ces trois espèces bravant la dureté de l’hiver : le pin et ses aiguilles vertes persistantes, les bambous résistants au poids de la neige et le prunier bravant le froid pour offrir les premières fleurs de l’année.

Le camélia et ses fleurs de thé

Peinture japonaise montrant un rossignol près d’une fleur de camélia
Rossignol et camélias en fleurs (1900-1910), d’Ohara Koson (1877-1945).
Rawpixel Ltd/Flickr, CC BY

Suivant de près les pruniers, les camélias (Tsubaki, Camellia japonica) offrent le meilleur de leur floraison en mars, bien qu’ils fleurissent sur l’archipel durant toute la saison froide.

L’espèce fut décrite pour la première fois par les botanistes anglais à la fin du XVIIe puis largement importée en Europe où elle fut alors nommée « rose du Japon ».

Depuis, ce proche cousin du thé (Camellia sinensis) présente de nombreuses hybridations offrant une immense variété de formes et de couleurs. Au Japon, ce sont néanmoins les variétés doubles à fleurs rouges ou blanches et les variétés multiples aux pétales rosés qui sont les plus observées dans les jardins ombragés.

Sous une pluie de pétales

Après les fleurs d’hiver viennent celles du printemps avec les sakura et leurs pétales discernables, délicatement fendus en deux.

Cette floraison éphémère est le théâtre du O-hanami, littéralement « l’observation des fleurs ». Les Japonais profitent de l’occasion pour se réunir dans les parcs où ils apprécient ces moments de légèreté sous une pluie de pétales de cerisier. Cette spectaculaire floraison progresse durant plusieurs semaines, depuis les îles d’Okinawa (Sud de l’archipel) jusqu’à l’île d’Hokkaido (Nord).

Photographie ancienne d’une geisha entourée de branches de cerisier (1887-1897) par Ogawa Kazumasa.
Ethnologisches Museum/Staatliche Museen zu Berlin, CC BY-NC-SA

Le phénomène bénéficie d’une importance telle, que les agences météorologiques japonaises proposent depuis 1950 de très sérieux bulletins prévisionnels décrivant l’évolution de ce front de floraison appelé sakura zensen. Le pic, nommé mankai, est généralement apprécié à Tokyo et Kyoto lors des premiers jours d’avril, bien que l’année 2021 fut remarquable par la précocité d’un front observé 12 jours plus tôt.

Hanafuda, le jeu des fleurs

Omniprésents dans la culture nippone, les sakura sont mis en valeur toute l’année durant.

Cartes de Hanafuda, série du mois de mars aux fleurs de sakura (2020).
Nintendo/M.P-Traversaz/montage M.P-Traversaz, CC BY-NC-ND

Le jeu populaire japonais Hanafuda, littéralement nommé « les cartes des fleurs », en est l’un des exemples. Avec ses 48 cartes et 12 séries mensuelles associées à une espèce botanique, il met en scène le lien fort entre les saisons et les floraisons.

Ce jeu créé à l’époque Meiji (1868-1912), fit la notoriété de la société Nintendo qui en édita les premiers exemplaires en 1889. Les sakura y figurent pour les cartes du mois mars. L’une d’entre elles présente un bandeau orné de l’inscription « Miyoshino », ville de la préfecture de Nara fameuse pour ses cerisiers.

Glycines inspirantes

La floraison des sakura terminée, la peine de ce spectacle trop bref s’oublie peu à peu grâce à l’éclosion de nouvelles fleurs.

Dès la fin mars, ce sont ainsi les premières glycines (Fuji, Wisteria floribunda), les azalées (Tsusuji, Azalea japonica) puis les pivoines arbustives et à feuilles, respectivement nommées botan (Paeonia suffructicosa) et shakuyaku (Paeonia lactiflora), qui font leur apparition sur la scène du grand théâtre des fleurs.

Dans l’enceinte du sanctuaire Kameido Tenjin (1857), Cent vues d’Edo, d’Utagawa Hiroshige.
Online Collection of Brooklyn Museum/Wikimedia

Parmi elles, les glycines offrent l’un des spectacles botaniques les plus saisissants. Au même titre que les sakura, la glycine est une plante très appréciée et certains spécimens pluricentenaires font l’objet de festivals dédiés.

La fleur est en outre l’une des protagonistes des cartes Hanafuda, où elle figure sur les cartes d’avril au côté du coucou : Fuji ni hototogisu (« Le coucou parmi les glycines »).

À Tokyo, le sanctuaire shintō Kameido Tenjin est connu pour être un haut lieu d’observation de cette floraison. Construit en 1600, le lieu honore désormais Sugawara no Michizane. Ce calligraphe, poète et homme politique de la période Heian y est vénéré comme le dieu de la connaissance, nommé Tenman-Tenjin.

Vue du Taiko-bashi, entouré de glycines, dans les jardins Kameido Tenjin, à Tokyo en avril 2021.
M.P-Traversaz, CC BY-NC-ND

Les jardins du sanctuaire – immortalisés par Hiroshige en 1856 dans la série d’estampes Les Cent vues d’Edo – mettent en scène le célèbre pont tambour Taiko-bashi. Il est dit que ce dernier aurait influencé le peintre Claude Monet pour la construction des jardins de Giverny.

Les pivoines, jusqu’au bout des racines

Fin avril, les couleurs changent et ce sont les fleurs de pivoine qui viennent enchanter les jardins. D’origine chinoise, elles constituent un symbole fort de réussite et de prospérité. Elles sont mises à l’honneur dans de nombreux jardins, comme ceux du sanctuaire Tōshō-gū célébrant Ieyasu Tokugawa, l’unificateur du Japon féodal.

Chaque année, des festivals y mettent en lumière de magnifiques spécimens de pivoines arbustives. Leurs fleurs étant fragiles, elles sont protégées avec grand soin. En hiver, des huttes d’osier les protègent de la lourde neige alors qu’au printemps ce sont de délicates ombrelles de papiers qui viennent les abriter des rayons du soleil.

À gauche, Pivoine et hirondelle (1900–1930) par Ohara Koson (1877-1945). À droite, une pivoine arbustive (Paeonia suffruticosa) du sanctuaire Toshogu à Tokyo en mai 2021.
Rawpixel Ltd/M.P-Traversaz/montage M.P-Traversaz, CC BY-NC-ND

Les racines de pivoine sont également employées comme remèdes médicinaux dans toute l’Asie orientale. Elles y sont reconnues pour leurs importantes propriétés anti – inflammatoires. Ces racines font d’ailleurs partie des ingrédients les plus utilisés pour les préparations médicinales traditionnelles japonaises, nommées Kampo.

Une fois fanées, les pivoines laisseront la place aux floraisons des iris (Hanashōbu, Iris ensata) et des premiers hortensias (Ajisai, Hydrangeas macrophylla). Leur arrivée marquera alors le début de la saison des pluies et son ballet de fleurs émerveillant les Japonais toute l’année durant.

The Conversation

Manon Paul-Traversaz does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.



Manon Paul-Traversaz, Docteur en pharmacie, Université Grenoble Alpes (UGA)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

Autres articles à lire

un nouvel empereur face au poids des traditions

adrien

pour le bien des athlètes, il est trop tôt pour annuler les Olympiques !

adrien

« Reine d’Égypte », ou les pharaons version manga

adrien

un jeu vidéo qui abuse des clichés sur le Japon ?

adrien

Podcast : Renault-Nissan-Fiat, les liaisons dangereuses

adrien

La Chine au cœur de la plus grande zone de libre-échange de la planète

adrien