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Japon

Au Japon, l’assassinat de Shinzo Abe pourrait polariser la politique et précipiter un changement constitutionnel profond


Shinzo Abe n’était plus le premier ministre du Japon mais il était une pierre angulaire du très puissant Parti libéral-démocrate (PLD, droite nationaliste).

Si en façade, les choix importants du pays sont promus par l’actuel Premier ministre et chef du parti élu en octobre 2021, Fumio Kishida, en réalité les idées et les opinions d’Abe, assassiné le 8 juillet dernier, pesaient encore beaucoup.

L’assassinat aurait été commis à l’aide d’un fusil de chasse artisanal par un ancien membre des forces d’autodéfense, Yamagami Tetsuya (41 ans). Pour le moment, l’enquête montre que son intention n’était « pas fondée sur des convictions politiques », car ce serait « l’attitude générale » d’Abe qui le dérangeait. Selon les déclarations de la police, le meurtrier en voulait aussi à l’Église de l’unification, connue sous le nom de « secte Moon ». Il pensait que M. Abe avait un lien avec celle-ci.

De son côté, l’ambition d’Abe était de réviser la constitution pacifiste de son pays afin d’acquérir un plus grand rôle militaire sur la scène internationale, sujet qui divisait l’archipel.

Finalement, cet assassinat est aussi incompréhensible que le massacre d’Akihabara de 2008 qui a couté la vie à sept personnes ou celui perpétré par un fan du Joker dans un train tokyoïte en 2021 faisant 17 blessés.

Ces incidents sont profondément troublants car ils apparaissent comme contraire à l’image du Japon : une société propre, organisée et sûre.

Mais une chose est certaine : le meurtre d’Abe aura de lourdes conséquences politiques et constitutionnelles.

Les conséquences politiques de la tragédie

Aussi étrange que puisse être le motif de cet acte criminel, ses conséquences vont probablement polariser la politique japonaise. Pour le comprendre, il faut différencier la gauche minoritaire du pays de la droite conservatrice et majoritaire.

L’opposition de gauche (le Parti démocrate constitutionnel, le Parti communiste, le Reiwa Shinsengumi et une myriade de petits partis) est largement critique à l’égard de la politique du PLD.

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Alors qu’elle déplore la mort de l’ancien ministre, elle considère plutôt son bilan comme un échec de la démocratie japonaise. Si l’on prend en compte l’histoire récente japonaise, Shinzo Abe possède une rare longévité. Mais son second mandat a été surtout émaillé d’incidents liés à des affaires de corruption.

En 2019, les médias avaient révélé l’augmentation soudaine des budgets alloués à l’organisation de soirées publiques autour de la fête traditionnelle des cerisiers en fleurs. C’est cette affaire qui va mettre le feu aux poudres. L’ancien premier ministre sera accusé d’avoir essayé de détourner la fête à des fins politiques en invitant de nombreux soutiens, tout en utilisant les fonds publics.

Un homme en costume cravate sourit à la caméra
Fumio Kishida, premier ministre du Japon depuis 2021.
Wikimedia

Mais officiellement, c’est pour raison de santé qu’en 2020, Abe démissionne de son poste.

Pour la gauche politique minoritaire, la mort d’Abe représente donc un renoncement du système démocratique japonais. À l’aune du Party Gate du Parlement britannique, l’opposition n’a cependant pas pu faire démissionner le Premier ministre ni n’a pu faire juger ses actes de son vivant.

En face, les représentants de la majorité de droite ou les conservateurs qui soutenaient Shinzo Abe vont être tentés d’instrumentaliser le meurtre. On l’observe déjà avec les analyses du site d’information japonais Business Insider sur le résultat des élections sénatoriales du 10 juillet qui a vu une large victoire du PLD. Selon le média, l’élection aurait profité à la majorité à cause de l’assassinat, alors qu’en réalité tous les observateurs annonçaient depuis plusieurs semaines un basculement vers la droite.

La présidente de l’Institut japonais pour les fondements nationaux, Yoshiko Sakurai, qui est classée à l’extrême droite, a affirmé de son côté que le premier ministre actuel devait poursuivre l’héritage d’Abe. Une façon pour l’extrême droite de récupérer l’incident pour faire avancer son programme ultra nationaliste et ultra libéral, tout en présentant l’assassinat comme une conséquence de la pression économique, causée par la pandémie et la guerre en Ukraine.

Débat sur la constitution

L’événement est aussi le tremplin parfait pour nourrir le débat sur la révision de la constitution japonaise, avec le projet d’élargir la capacité militaire contre les ennemis voisins comme la Corée du Nord, la Chine et la Russie.

Si le PLD avance quatre raisons pour changer la constitution, le parti veut surtout réviser l’article 9 afin de pouvoir préciser que les forces d’autodéfense deviennent une force nationale.

Le parti estime nécessaire le besoin de défense conjointe avec les alliés. Dans ce nouveau cadre, si la Chine s’en prend aux forces américaines, le Japon pourrait riposter, même s’il n’est pas directement attaqué. Pour l’instant toutefois, dans sa grande majorité, l’intelligentsia japonaise est contre la révision.

Le Japon d’après-guerre a toujours été dominé par le PLD. Il y a eu bien sûr la victoire en 2009 du Parti démocrate du Japon. Mais ce dernier s’est montré incapable de gérer la crise générée deux ans plus tard par l’accident nucléaire de Fukushima, et il sera repoussé dans l’opposition en 2016.

Aujourd’hui, la promesse de stabilité du PLD semble séduire les votants, notamment la vieille génération qui se déplace en masse aux urnes. De fait, le résultat des élections sénatoriales montre encore une fois l’ancrage incontestable du parti conservateur. Avec leur « super majorité », les nationalistes acquièrent ainsi les deux tiers du Sénat nécessaire au changement de la constitution, ce qui va leur permettre de faire avancer leur projet de défense.

Par conséquent, il ne faut pas s’attendre à des négociations saines et constructives entre l’opposition et la majorité dans le futur. Le PLD pourrait profiter de la situation pour imposer ses ambitions nationalistes et conservatrices, sans se préoccuper des positions de la gauche. Avec, toujours au centre des débats, les discussions sur l’héritage économique et politique de Shinzo Abe.



Pierre Bonneels, Philosophie (Japon contemporain), Université Libre de Bruxelles (ULB)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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