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Le Quad, pilier de la stratégie indo-pacifique de l’administration Biden ?

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La compétition de puissance Chine-États-Unis entamée sous l’administration Trump tourne à l’affrontement avec la présidence Biden. Celle-ci s’efforce de rallier activement alliés et partenaires asiatiques et européens au sein d’une alliance des démocraties au service d’une diplomatie des valeurs incarnée par un « Quad plus » au format multidimensionnel.

La réunion du 12 mars 2021 des dirigeants des quatre pays fondateurs du Dialogue de sécurité quadrilatéral (Quad) – le Japon, les États-Unis, l’Australie et l’Inde –, à l’initiative américaine, semble indiquer que ce mécanisme a vocation à devenir central dans le cadre d’une stratégie indo-pacifique renouvelée des États-Unis. La décision de Joe Biden de s’en saisir aussi rapidement, tout comme le communiqué suivant la réunion, marque la revitalisation d’une enceinte à l’agenda diplomatique jusqu’ici sans substance et qui avait du mal à dépasser la perception de n’être qu’un bloc anti-chinois.

La voie étroite entre vision américaine et coopération inclusive

De fait, depuis sa création en 2007 en marge du Forum régional de l’Asean, le Quad n’avait réussi qu’à cristalliser l’attention sur le manque de cohérence de son discours et de ses objectifs en dépit de l’implication du premier ministre japonais Shinzo Abe. Celui-ci n’a pas ménagé ses efforts pour en faire une plate-forme rassemblant quatre démocraties asiatiques, dont les capacités politiques, économiques et maritimes pouvaient donner corps à sa vision d’un « Indo-Pacifique libre et ouvert ».

On le sait, les réticences tant de l’Inde que de l’Australie à s’y engager activement, de crainte de compromettre leur politique d’équilibre vis-à-vis de la Chine, ont longtemps limité les velléités de coordination diplomatique et d’interactions militaires au sein du Quad. La relance des discussions depuis 2017 dans un contexte de tensions maritimes croissantes avec la Chine sort à peine le Quad de protocoles informels. Il faudra attendre la décision de Canberra en novembre 2020 d’accepter l’invitation indienne à l’exercice d’entraînement américano-indien Malabar pour voir le groupe s’affirmer. Le Quad se donne alors les moyens de s’afficher comme un mécanisme pouvant potentiellement projeter une capacité militaire. D’autant plus que le Japon est devenu membre permanent de Malabar depuis 2015.

Depuis son entrée en fonctions, la nouvelle administration américaine a entériné le concept d’« Indo-Pacifique libre et ouvert » qui avait marqué le discours stratégique dominant de la présidence Trump tout en endossant une même ligne très ferme vis-à-vis de la Chine.

Le Conseiller à la sécurité nationale Jack Sullivan a souligné la centralité du concept tandis que le président Biden a saisi toute l’importance du Quad en tant que cadre de coopération multidimentionnelle pour développer une vision indo-pacifique inclusive, ce que n’avaient pas réussi à faire ses prédécesseurs, y compris l’administration Obama. Ce faisant, il a favorisé la définition d’un agenda pragmatique reflétant les préoccupations de sécurité régionales de l’heure, à savoir la lutte contre la Covid-19. L’une des premières initiatives du Quad à destination notamment de l’Asean est la fabrication de vaccins du laboratoire américain Johnson & Johnson en Inde avec le soutien financier et logistique des États-Unis, du Japon et de l’Australie.

L’« esprit du Quad », une alternative démocratique à la BRI chinoise

Le communiqué conjoint publié après le Sommet du 12 mars, au ton volontaire, marque ce nouveau départ. Décrivant l’esprit du Quad, le texte précise, en guise de préambule :

« Nous aspirons à une région libre, ouverte, inclusive, saine, ancrée dans les valeurs démocratiques et non contrainte par la coercition. »

Une formule qui suggère un champ d’action commun assez large et varié. En effet, les défis mentionnés englobent tout autant l’impact économique et sanitaire de la Covid-19, le changement climatique mais aussi des préoccupations communes touchant le cyberespace, les technologies critiques, le contre-terrorisme, les investissements dans des infrastructures de qualité, l’assistance humanitaire.

On notera une rédaction sans équivoque touchant le domaine maritime où, sans être nommée, la Chine figure en filigrane. Il est en particulier question d’une collaboration visant à « relever les défis de l’ordre maritime fondé sur des règles dans les mers de Chine orientale et méridionale » qui laisse entrevoir la perspective d’actions communes concernant la défense de la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer et la liberté de navigation.

Les quatre pays se sont engagés à créer trois groupes de travail sur les vaccins et le climat, avec notamment le souci d’une mise en œuvre effective de l’Accord de Paris et les technologies émergentes. Ce dernier groupe met un accent particulier sur des problématiques clés de la vision indo-pacifique défendue par le Quad – une régio que la Chine a particulièrement investie à travers sa « Belt and Road Initiative« » (BRI). Il s’agit de corriger la vulnérabilité constatée des partenaires en matière de connectivité avec une attention particulière portée au développement de standards en matière de communication, mais aussi de renforcer l’indépendance des chaînes d’approvisionnement logistique.

Revitalisation des alliances américaines et multilatéralisme maritime à la carte

Outre le Quad, le renforcement des alliances traditionnelles se trouve clairement intégré à la stratégie indo-pacifique de l’administration Biden.

Dès le 15 mars, pour leur premier déplacement à l’étranger depuis leur entrée en fonctions, les secrétaires d’État et de la Défense américains, Antony Blinken et Lloyd Austin, se sont rendus au Japon et en Corée du Sud, cette dernière étant pressentie comme le membre potentiel d’un Quad + qui pourrait aussi englober des États de l’Asean.

Le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin (à gauche), s’exprime aux côtés du secrétaire d’État Antony Blinken pendant une conférence de presse conjointe avec les ministres sud-coréens des Affaires étrangères, Chung Eui-yong, et de la Défense, Suh Wook, après leur réunion au ministère des Affaires étrangères à Séoul, le 18 mars 2021.
Lee Jin-Man/AFP

Lloyd Austin a ensuite visité l’Inde du 19 au 21 mars tandis qu’Antony Blinken rencontrait son homologue chinois en Alaska pour des entretiens dont l’alacrité a donné le ton de futures relations américano-chinoises qui tournent au rapport de force économique, diplomatique et militaire. Sur ce dernier point, l’amiral Philip Davidson, qui dirige l’US Indo-Pacific Command, a sonné l’alarme lors d’une audition devant la Commission sénatoriale des forces armées américaines, soulignant le danger représenté par l’érosion de la dissuasion conventionnelle de Washington comme de ses alliés face au développement des capacités chinoises. Selon son analyse, d’ici à 2025, la Chine surclassera la marine américaine dans la région avec trois porte-avions et six navires d’assaut amphibies contre un porte-avions et deux navires d’assaut amphibies. Pour lui, il y a un risque sérieux que ce déséquilibre pousse la Chine à modifier unilatéralement le statu quo régional, notamment vis-à-vis de Taiwan. Pour pallier ce déséquilibre, Philip Davidson recommande la mise en place d’un réseau de missiles de frappe de précision le long de la première chaîne d’îles (formée par une ligne reliant Japon-Taiwan – Philippines) dans le cadre de l’Initiative de dissuasion du Pacifique visant à contenir la stratégie anti-accès de la Chine.

Nommé à la tête du Commandement pour l’Indo-Pacifique en mai 2018, l’amiral Davidson incarne la continuité stratégique de la vision indo-pacifique américaine de Donald Trump à Joe Biden. Son analyse sur la réalité d’une menace militaire chinoise croissante s’accorde parfaitement avec celle du président actuel, qui estime qu’au-delà des efforts de modernisation, la clé d’un endiguement efficace contre la Chine réside dans les alliés et les partenaires des États-Unis. Il semblerait que les efforts de réengagement diplomatique et militaire annoncés par Joe Biden se concrétisent par l’institutionnalisation et l’opérationnalisation d’un Quad élargi. Dans ce cadre, la Corée du Sud, Singapour et le Royaume-Uni sont pressentis pour figurer au sein d’un premier « Quad+ ».

La France, puissance indo-pacifique riveraine aux capacités navales significatives, devrait elle aussi se voir fortement sollicitée. Pour l’heure, deux de ses unités déployées pour une mission d’instruction et d’entraînement en Asie, le bâtiment amphibie Tonnerre et la frégate Surcouf ont participé à l’exercice multinational « La Pérouse » début avril 2021 en baie du Bengale.

Cet exercice, le deuxième du genre organisé par la France dans la région, rassemblait les principales marines de l’Indo-Pacifique ; soit, outre la marine française, ses homologues japonaises, australiennes américaines et indiennes. Au-delà de la recherche d’une plus grande interopérabilité entre marines du premier cercle indo-pacifique, ce format à cinq indique que plusieurs configurations maritimes sont possibles et peuvent utilement co-exister au gré de partenariats stratégiques existants. Ainsi, l’Union européenne, qui est en cours de conceptualisation d’une vision indo-pacifique et qui ambitionne d’être un acteur maritime reconnu, peut utilement s’insérer dans ces formats sous la forme d’une contribution d’un État membre, que ce soit la France, l’Allemagne ou les Pays-Bas, puissances indo-pacifiques proclamées.



Marianne Péron-Doise, Chercheur Asie du Nord et Sécurité maritime Internationale, chargé de cours Sécurité maritime, Sciences Po

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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